Ce site a pour but de servir de support à l'enseignement dispensé en L1 SES à l'Université Paris Diderot, par Christophe DARMANGEAT.
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La baisse du taux de profit
Parmi les thèmes qui traversent toute l'analyse classique, trouvant des prolongements jusqu'à Marx, la dynamique de long terme du système capitaliste occupe une place de premier plan. Pour tous les auteurs importants de cette époque, en effet, la science doit permettre de percer l'évolution historique du système économique, un peu comme la connaissance des lois de la physique permet aujourd'hui de prédire l'avenir lointain du soleil.
Cette préoccupation s'explique assez facilement, une fois de plus, par les choix politiques de ces différents auteurs. Smith et Ricardo étaient les interprètes d'une classe montante, celle des capitalistes, qui aspirait à diriger et à remodeler la société sans entraves. Marx, pour sa part, se posait en représentant d'une classe ouvrière appelée à renverser l'organisation capitaliste. Bref, chacun d'eux, quoique situé sur une colline différente, souhaitait dominer le champ de bataille pour en scruter l'horizon.
Si la préoccupation commune de déterminer l'avenir à long terme du système ne doit donc rien au hasard, il est en revanche plus difficile de s'expliquer pourquoi tous, quoique par des raisonnements différents, parviennent unanimement à une conclusion que l'on peut qualifier de pessimiste : l'impossibilité d'assurer une croissance durable dans le cadre du capitalisme.
Mais ces économistes ne partagent pas seulement une question (« Comment évoluera la croissance sur le très long terme ? ») et une réponse (« Elle va ralentir jusqu'à s'épuiser ») : au centre de leur analyse, on trouve toujours la même variable : le taux de profit. Celui-ci, ils en sont tous trois convaincus, est au coeur du système capitaliste et de sa dynamique. Un taux de profit élevé signifie en effet des revenus élevés pour les capitalistes, donc une épargne forte, autrement dit des ressources disponibles pour l'investissement ; il signifie également des perspectives de profits accrus pour l'avenir, donc l'incitation à transformer effectivement cette épargne en investissements. Inversement, un taux de profit faible, c'est moins d'épargne, donc moins de ressources pour investir. Et cet investissement, promettant d'être moins rentable, sera de toutes façons plus rare.
Pour résumer, dans une économie dont le moteur est le gain individuel, l'importance de ce gain est cruciale pour la croissance. Dès lors, en fin de compte, la dynamique de l'économie capitaliste se résume à la dynamique de sa variable centrale, le taux de profit.
C'est à partir de là que les trois analyses se séparent...
1. Adam Smith et la concurrence
Adam Smith est sans doute celui qui sur ce problème, a le moins détaillé son raisonnement. Ses considérations sur la question se limitent en réalité à quelques remarques, mais qui toutes vont dans le même sens, et qui ne laissent pas de doute sur la manière dont il voyait l'avenir : le taux de profit va avoir tendance à baisser du fait de l'exacerbation de la concurrence, qui entraînera une guerre des prix.
On peut être étonné de cette affirmation, qui va à l'encontre de certains raisonnements développés par ailleurs par le même Adam Smith : après tout, à en croire la théorie de la valeur-travail formulée plus ou moins claireent par Smith, la concurrence ne peut qu'amener les prix à se rapprocher des prix naturels (c'est-à-dire de la valeur), et nullement à les faire s'effondrer.
Smith commet en fait l'erreur de généraliser à toute l'économie un processus qui caractérise une branche de production isolée : lorsqu'une nouvelle branche apparaît, les profits y sont souvent tout d'abord élevés, avant que la concurrence les fasse baisser pour les ramener au taux moyen.
Mais encore une fois, il s'agit chez Adam Smith d'une remarque incidente, et pas d'un véritable raisonnement, argumenté et élaboré, comme on va un trouver un chez son successeur David Ricardo.
2. David Ricardo et la rente foncière
Pour comprendre le raisonnement de Ricardo sur la dynamique de très long terme du taux de profit, il faut faire un détour par les thèses d'un autre économiste, contemporain de Ricardo et ami de ce dernier : Thomas Robert Malthus (1766-1834), pasteur de son état, qui s'était rendu célèbre par ses travaux sur la croissance de la population (très importante en cette époque de transition démographique), et ses conséquences économiques.
Malthus disait avoir découvert une loi démographique. Il soutenait que la population a tendance à croître de manière géométrique (par multiplication), tandis que la production agricole, elle, ne peut augmenter que de manière arithmétique (par addition).  Par conséquent, rapidement, l'augmentation de la population entraîne une demande en produits alimentaires à laquelle la production agricole ne peut faire face. Cette situation provoque une augmentation tendancielle des prix du blé. Celle-ci, en réduisant les salaires réels, permet de réguler la population : elle pousse les pauvres à se marier moins vie, et à faire moins d'enfants (qu'ils ne sont pas en état de nourrir).
Malthus — et ce n'est pas la moindre raison de son succès — s'insurgeait contre les mesures d'aide aux pauvres qui, en période de disette, leur procuraient des secours alimentaires : en procédant ainsi, écrivait-il, on aggravait le mal, puisqu'on les incitait indirectement à continuer de faire des enfants surnuméraires. Il fallait laisser agir la loi « divine » (Malthus n'était pas pasteur pour rien) qui voulait que la population (des pauvres) soit régulée par la famine. En quelque sorte, il fallait laisser mourir les pauvres de faim dans leur propre intérêt...
Revenons-en à Ricardo. Celui-ci reprenait à son compte la thèse de Malthus. Mais ce qui l'intéressait était moins d'en tirer des conclusions quant à l'attitude à adopter vis-à-vis des aides aux pauvres, que sur la dynamique de long terme du taux de profit, et par conséquent du système capitaliste. Comme on le verra dans un instant, à partir du même point de départ, ses conclusions étaient sur ce poin diamétralement opposées à celles de Malthus.
Selon Rcardo, la principale conséquence d'une hausse continue du prix du blé était de provoquer une baisse des profits, et ce de deux manières simultanées. D'une part, à une époque où les dépenses alimentaires représentaient une forte part des budgets ouvriers, l'augmentation du prix des denrées alimentaires devait forcément entraîner l'augmentation des salaires ; ceux-ci ne pouvaient en effet tomber durablement en-dessous du minimum physiologique nécessaire pour la perpétuation de la main-d'oeuvre. D'autre part, l'augmentation du prix du blé conduirait à une augmentation de la rente foncière, c'est-à-dire de la somme payée par les capitalistes agraires (ceux qui louent le sol en payant une ferme, les fermiers). En entrant davantage dans le détail du mécanisme : la croissance de la population entraînait une hausse de la demande des produits agricoles. Celle-ci ne pouvait être satisfaite que par la mise en culture de nouvelles terres, jusque là inexploitées. Or, par définition, ces nouvelles terres étaient moins fertiles que les précédentes. Le prix du blé se réglant sur la quantité de travail nécessaire pour produire dans les conditions les moins favorables, celui-ci augmentait donc, entraînant à sa suite la rente perçues sur les terres anciennement cultivées.
Au final, selon le raisonnement de Ricardo, l'augmentation du prix du blé serait neutre pour les salariés (l'augmentation des salaires nominaux ne faisant que garantir la stabilité des salaires réels), mais elle se traduirait par une augmentation de la rente foncière au détriment du profit, c'est-à-dire par une modification de la répartition de la valeur ajoutée en direction des propriétaires fonciers au détriment des capitalistes.
Or, ces deux catégories sociales ne jouent pas du tout le même rôle dans l'économie. Les propriétaires fonciers tirent leur revenu de leur position de propriétaires, qui monopolisent une ressource rare non reproductible : la terre. Ils peuvent se permettre de dépenser intégralement leur revenu en biens de consommation (châteaux, fiacres, vêtements de luxe, nourriture fine, etc...) sans compromettre leurs revenus futurs. Ils n'ont aucun intérêt à consacrer une partie de ce revenu à investir, à créer de nouveaux moyens de production — à moins de se transformer en capitalistes. Les capitalistes, en revanche, tirent leurs revenus de la vente de leur production. Ils font face à la concurrence, nationale et internaionale, et ils se doivent de baisser continuellement leurs prix de vente, donc leurs coûts de production, s'ils ne veulent pas faire faillite. Donc, le profit est un revenu qui, au moins partiellement, est nécessairement réemployé à l'investissement, c'est-à-dire au développement des capacités de production. À la différence de la rente foncière, il génère de la croissance.
L'augmentation graduelle de la rente au détriment du profit, si on la prolonge jusqu'à son terme, devait ainsi mener à une situation où le taux de profit serait si bas qu'il ne pourrait ni inciter des nouveaux investissements, ni les financer. Le système capitaliste était donc destiné à aboutir à une situation que Ricardo qualifie d'état stationnaire, et qu'un vocabulaire plus moderne appellerait la "croissance zéro". Il ne s'agit pas d'un effondrement économique, mais d'une stagnation. Ricardo n'imaginait pas un instant qu'un autre système puisse remplacer le capitalisme : l'état stationnaire, c'est simplement un capitalisme sans croissance, qu'il imaginait comme tout à fait viable. Et dans la théorie de Ricardo, la réduction graduelle du taux de profit ne traduisait pas des limites liées au type d'organisation de l'économie (le capitalisme), mais celles imposées par la nature à l'accroissement de la population humaine.
Cette perspective relativement pessimiste sur le très long terme n'empêchait pas Ricardo de se battre avec acharnement pour en retarder les effets : au contraire, c'est précisément cette analyse qui fonde son combat. Ricardo fut toute sa vie un ardent adversaire des mesures protectionnistes (les Corn Laws) destinées à limiter les importations afin de maintenir un prix du blé — et par conséquent des rentes — élevés. Ricardo défendit avec énergie toutes les mesures qui auraient permis de peser dans l'autre sens, abaissant le prix du blé, et donc la rente, afin de favoriser le taux de profit - et par contrecoup, la croissance. Il remporta une victoire posthume lorsque les Corn Laws seront définitivement abolies en 1846.
La perspective de l'état stationnaire de Ricardo pèche bien sûr par son hypothèse de base, à savoir la théorie de la population de Malthus. Il est facile de voir aujourd'hui, avec le recul, que la croissance de la population ne s'est pas heurtée aux limites d'une production agricole qui serait devenue de plus en plus coûteuse. En fait, d'une part, le progrès technique dans l'agriculture a permis une augmentatation impressionnante des rendements. D'autre part, avec le développement économique, la tendance à l'accroissement de la population tend à se ralentir très sérieusement — au point que dans nombre de pays développés, le simple renouvellement des générations n'est plus assuré depuis longtemps.
Néanmoins, la théorie de Ricardo mérite qu'on s'y intéresse encore de nos jours, à plusieurs titres. Tout d'abord, parce qu'elle saisit un aspect de la réalité incontestable : les effets négatifs sur la croissance de l'utilisation de ressources non reproductibles (qui ne se limitent pas forcément à la terre). Ensuite, et peut-être surtout, parce qu'elle représente une des argumentations les plus conséquentes qui aient été développées en faveur de cette classe sociale montante que formaient alors les capitalistes, et qu'elle fournissait des armes théoriques en faveur d'une politique favorisant la croissance économique, sans égards pour les revenus jugés purement parasitaires des propriétaires fonciers.
3. Marx et le progrès technique
La troisième théorie, et sans doute la plus célèbre, exposant l'inéluctable déclin du taux de profit est celle de Marx. À la différence de Ricardo, Marx se pose en adversaire de l'organisation capitaliste de l'économie. S'il reconnaît au capitalisme le mérite d'avoir été capable de développer la production dans sa phase ascendante, il est convaincu que ce système est incapable de maintenir ce cours favorable, et qu'il devra à terme laisser place à une économie organisée à l'échelle internationale, dans laquelle la propriété privée des moyens de production aura été abolie. Là où Ricardo attribuait la baisse du taux de profit aux contraintes objectives imposées par la nature, le raisonnement de Marx impute la baisse du taux de profit uniquement à la forme spécifique de l'économie qu'est le capitalisme. Là où chez Ricardo, la baisse du taux de profit était causée par l'absence de progrès technique (en matière agricole), chez Marx la baisse du taux de profit est au contraire la cons"quence inéluctable de ce même progrès technique — et de la forme qu'il prend en économie capitaliste.
Pour comprendre, dans ses grandes lignes, le raisonnement de Marx, le plus simple est d'en revenir à la définition du taux de profit. Celui-ci est évidemment le rapport entre les profits récoltés et les capitaux investis. Or, à l'échelle de l'ensemble de l'économie, on sait que pour Marx, les profits sont égaux à la plus-value, ce travail non payé arraché aux salariés. Quant aux capitaux investis, ils se divisent en deux catégories : d'une part, le capital dit constant, celui qui dans la production, se contente de transmettre sa valeur aux marchandises (bâtiments, machines, matières premières, etc.) ; d'autre part, le capital variable, qui dans la production, crée une valeur supplémentaire, ajoute de la valeur aux marchandises qu'il sert à fabriquer (les salaires). En utilisant les notations traditionnelles (pl représentant la plus-value, C le capital constant et V le capital variable), on écrit que le taux de profit r est égal à :
Divisons chacun des termes de cette fraction par V (ce qui ne change strictement rien à r). On obtient la formule :
Dans cette nouvelle formulation, on trouve deux nouvelles variables :
  • ε, qui est égal à pl / V. Il s'agit, dans les concepts de Marx, du taux de plus-value, également appelé taux d'exploitation. C'est le rapport entre le travail qui est extorqué aux salariés et celui qui leur est effectivement payé par les capitalistes.
  • Ω, qui est égal à C / V. Cette grandeur représente le rapport entre le capital constant et le capital variable, ce que Marx appelle la composition organique du capital.
D'un strict point de vue mathématique, on voit d'un seul coup d'oeil que le le taux d'exploitation et la composition organique ont des effets inverses sur le taux de profit : un accroissement du taux d'exploitation fait augmenter le taux de profit, alors qu'un accroissement de la composition organique le fait diminuer.
L'essentiel de l'argumentation de Marx porte sur ce deuxième aspect. Marx affirme que dans le capitalisme, le progrès technique est synonyme de mécanisation, donc de remplacement du travail vivant (celui des salariés) par le travail mort (les machines). Ainsi, la partie du capital consacrée à l'achat de machines tend à prendre de plus en plus d'importance par rapport à celle consacrée au paiement des salaires. La composition organique du capital augmente avec le temps, entraînant le taux de profit vers le bas. Quant au taux d'exploitation, Marx suggère avec plus ou moins de netteté qu'il restera stable, ou en tout cas qu'il ne pourra pas augmenter suffisamment pour compenser les effets de l'augmentation de la composition organique.
Marx souligne lui-même l'existence de contre-tendances, qui peuvent retarder, ou annuler provisoirement, les effets de ce mécanisme : on peut assister à une augmentation du taux d'exploitation, mais aussi à une baisse de la valeur du capital constant (qui fait qu'en raison de la croissance de la productivité, un même stock de machines vaudra de moins en moins cher). Voilà pourquoi Marx pense que le taux de profit ne diminue pas de manière mécanique et régulière, et qu'il qualifie la baisse du taux de profit de tendancielle. Mais il est convaincu que la tendance sera, au bout du compte, plus fore que ces contre-tendances et que celles-ci ne pourront empêcher, à terme, le taux de profit de diminuer.
A la différence de Ricardo, Marx ne croit pas en la possibilité d'un capitalisme se stabilisant paisiblement sur une croissance zéro. La baisse du taux de profit entraînera la multiplication des convulsions, des crises, des guerres, et surtout, des luttes sociales qui abattront l'organisation capitaliste pour la remplacer par un autre type d'économie et de société.
La loi de la baisse tendancielle du taux de profit a suscité, depuis plus d'un siècle, une immense littérature qu'il m'est impossible résumer ici en quelques mots. Je signalerai simplement que son principal point faible réside certainement dans l'identification faite entre progrès technique et augmentation de la composition organique du capital (ou, si l'on veut, dans la contre-tendance qui voit diminuer la valeur des éléments du capital constant). Rien ne prouve en effet a priori que le progrès technique, quand bien même il passe par une augmentation en volume de l'équipement, conduit obligatoirement à l'augmentation de sa part en valeur. Il n'en reste pas moins que le capitalisme a incontestablement connu plusieurs périodes caractéristiques de la configuration repérée par Marx.
Une fois de plus, je ne fais ici qu'ouvrir une porte vers une discussion passionnante, mais beaucoup trop riche pour être abordée sérieusement dans le cadre de ce cours.