Ce site a pour but de servir de support à l'enseignement dispensé en L1 SES à l'Université Paris Diderot, par Christophe DARMANGEAT.
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Travail productif et improductif
La distinction entre travail productif et travail productif est aussi ancienne que la théorie de la valeur-travail elle-même. C'est Adam Smith qui, le premier, mit cette question en lumière  ; il était également l'un des premiers à avoir contribué à élaborer la théorie de  la valeur-travail. Avant d'en venir au vif du sujet, comme souvent, il nous faut commencer par savoir de quoi parlent les économistes lorsqu'ils parlent de travail « productif ». Car, sur ce point comme sur d'autres, le sens qu'ils donnent à ce mot n'est pas celui du langage courant.
Lorsque dans la vie quotidienne, on parle des improductifs, c'est pour désigner des gens qui ne travaillent pas, ou qui ne travaillent plus : les chômeurs, les retraités... sans oublier, naturellement, les étudiants. À la rigueur, on qualifiera d'improductif quelqu'un qui occupe certes un poste, mais qui n'a pas la moindre activité réelle, ou une activité parfaitement inutile.
Lorsque Adam Smith parle de travail productif et de travail improductif, c'est dans un sens tout à fait différent. Chez Adam Smith, comme par la suite chez Ricardo ou Marx, un travail est qualifié de productif s'il crée de la valeur — en fait, selon lui, si la valeur est créée uniquement par le travail, cela ne signifie donc pas que tout travail crée de la valeur. Smith affirme également qu' un travail est productif s'il contribue à augmenter le capital qui l'emploie. Chez Smith, ces deux propositions sont équivalentes : un travail qui crée de la valeur augmente forcément le capital qui l'emploie, et un travail qui augmente le capital est forcément créateur de valeur. Marx, pour sa part, contestera que ces deux propositions sont équivalentes ; je n'en dis pas plus, car cette discussion nous entraînerait trop loin. Revenons donc à Smith : ce qu'on peut dire, bien entendu, c'est qu'inversement, un travail improductif est un travail non créateur de valeur.
La première chose à comprendre, c'est donc que les notions de travail productif et improductif sont définies chez Smith par référence à la théorie de la valeur-travail. En-dehors de cette théorie, elles n'ont aucun sens. Pour les économistes néoclassiques, par exemple, qui rejettent la théorie de la valeur-travail, la question ne se pose tout simplement pas : il n'existe pas plus de travaux productifs que de travaux improductifs. Ou plus exactement, tout travail qui s'échange contre un salaire est donc forcément productif. Là encore, je me contente de signaler le fait, sur lequel nous reviendrons lorsque nous étudierons les idées néoclassiques.
1. Adam Smith, le domestique et l'ouvrier
On dit souvent que le but de la science est de montrer comment des phénomènes apparemment sans rapport les uns avec les autres peuvent être reliés entre eux grâce à un principe unique ; c'est, classiquement, le cas de Newton qui explique grâce à une même loi (la gravitation universelle) la chute d'une pomme et la rotation de la Lune autour de la Terre. En économie, on pourrait certainement trouver des dizaines d'exemples qui relèvent d'une telle démarche. Mais la science consiste également à effectuer le travail inverse, et à montrer comment des phénomènes apparemment très semblables peuvent en réalité n'avoir rien de commun (comme par exemple, en biologie, les baleines et les poissons)  ; c'est très exactement le cas avec le sujet du travail productif.
On ne sait pas comment Adam Smith en est venu à raisonner sur cette question, mais on peut très bien imaginer le cheminement suivant : si la source de valeur est bien le travail, comme l'établit sa théorie de la valeur, alors tout employeur doit logiquement s'enrichir lorsqu'il paie des salariés. Or, Smith constate facilement autour de lui que si c'est effectivement le cas, par exemple, des industriels, qui embauchent des ouvriers dans la perspective du profit que cette opération leur rapportera, dans d'autres cas, l'emploi de salariés apparaît comme une dépense en pure perte. Typiquement, employer des centaines de domestiques dans son domicile est un luxe qui n'enrichit aucunement celui qui se l'autorise, tout au contraire ! En bonne logique, cela veut dire soit qu'il faut rejeter la théorie de la valeur travail, soit qu'il faut faire la distinction entre certains travaux qui sont créateurs de valeurs, et d'autres qui ne le sont pas. C'est cette deuxième option que choisit Adam Smith.
Apparemment, tout rapproche l'ouvrier du domestique : tous les deux sont des salariés. Tous deux effectuent un travail sur l'ordre de leur employeur en échange d'une certaine somme d'argent. On peut même imaginer (ce que ne fait pas A. Smith, mais que fera K. Marx) que le travail, du point de vue de son contenu concret, soit exactement le même : ainsi, un employeur pourrait très bien employer des couturières dans son usine de textile et d'autres couturières comme domestiques à son domicile personnel. Ces deux situations semblent donc équivalentes. Pourtant, du point de vue de leurs effets économiques, elles sont radicalement différentes.
En effet, ce qui caractérise les vêtements que fabrique la couturière qui est employée à l'usine, c'est qu'ils sont faits à seule fin d'être vendus. De même, dans toutes les industries, si l'on emploie des ouvriers, c'est pour qu'ils produisent des marchandises, des biens destinés à être mis sur le marché. Aucune filature industrielle ne sert à fabriquer des vêtements pour habiller ses actionnaires, pas plus qu'aujourd'hui, les voitures qu'on fabrique chez Peugeot ne sont faites pour transporter les membres de la famille Peugeot, ou que les produits de beauté l'Oréal sont destinés à parfaire le maquillage de Mme de Bettencourt, mère ou fille. Lorsqu'un capitaliste emploie un ouvrier, il échange donc une certaine somme d'argent (le salaire) contre le travail de celui-ci, travail qui va se matérialiser dans une marchandise dont le capitaliste est propriétaire, et dont il va pouvoir percevoir le produit de la vente. L'échange qui a lieu entre le capitaliste et la couturière n'est qu'un maillon dans un circuit bien plus vaste, qui inclut en particulier la vente des produits fabriqués par la couturière.
En revanche, dans le cas du domestique, ou de la couturière qui répare les vêtements du capitaliste à son domicile, les choses sont très différentes. Là aussi, il y a échange de travail contre un salaire. Mais le travail de la couturière ne sert pas à fabriquer une marchandise, c'est-à-dire un bien qui sera vendu. Il y a un simple échange de travail contre une somme d'argent, et cet échange ne s'inscrit pas dans un circuit plus vaste ; il s'éteint avec la transaction entre l'employeur et l'employé.
La première découverte d'Adam Smith, c'est donc que la somme d'argent qu'un employeur débourse pour payer un employé peut posséder des statuts économiques très différents. Du point de vue de l'employeur, le salaire d'un ouvrier est un capital, ou, pour parler comme les économistes classiques, une avance : c'est une somme d'argent dont le capitaliste ne se défait que dans la seule perspective de la récupérer, augmentée d'un bénéfice (au travers de la vente des produits fabriqués par l'ouvrier). Le salaire d'un domestique, en revanche, est une pure dépense, qui n'appelle aucun retour d'argent, et encore moins de bénéfice. Qu'un homme riche se paye un domestique, un nouveau château ou une bouteille de vin rare ne change absolument rien du point de vue économique. L'argent qu'il dépense à cette occasion, il ne le reverra jamais : c'est une dépense de consommation.
Le travail de l'ouvrier, celui qui sert à produire une marchandise, celui qui entre donc dans le circuit économique global, est un travail créateur de valeur, un travail productif. Et c'est cette valeur nouvelle ajoutée par le travail de l'ouvrier qui explique pourquoi il y a un bénéfice pour le capitaliste (même si chez Smith, cette explication reste assez vague). Le travail du domestique, en revanche, ne crée aucune marchandise ; il ne crée par la même occasion aucune valeur, n'ajoute aucune valeur à rien ; c'est un travail improductif, qui ne pourra jamais enrichir celui qui l'emploie.
Smith tire de cette distinction un aphorisme célèbre : « on s'enrichit en employant un ouvrier, on s'appauvrit en employant un domestique ». Il énonce par la même occasion ce qu'on pourrait appeler un théorème économique : un travail productif s'échange contre du capital, un travail improductif s'échange contre du revenu.
2. Des points qui firent débat
Cette distinction entre travail productif et improductif a alimenté de nombreux débats, en particulier au sein du courant classique. K. Marx, notamment, reviendra en détail sur cette question, acceptant le point de départ de Smith mais critiquant plusieurs aspects qu'il considérait comme des erreurs.
Il faut éviter quoi qu'il arrive d'assimiler, dans cette conception, « productif » à « utile », ou inversement, « improductif » à « inutile ». Un travail productif peut fort bien être inutile, ou nuisible, du point de vue de la société (l'ouvrier qui fabrique des gadgets, des cigarettes... ou des armes). De même, un travail improductif peut être très utile (une infirmière à domicile, un cuisinier, un précepteur...). Le critère qu'emploie Smith pour distinguer les deux sortes de travaux n'est pas moral, mais économique.
Un autre aspect, sur lequel Marx contredira Smith, est de savoir si la distinction entre travail productif et improductif recouvre celle entre services et industrie. Telle était l'opinion de Smith : le travail productif est celui qui produit une marchandise (sous-entendu, matérielle). C'est donc un travail d'industrie, qui est accompli par des ouvriers. Le travail improductif, lui, ne s'incarne dans aucun bien destiné à la vente ; il prend donc nécessairement la forme d'un service (privé), accompli par des domestiques. Marx reprendra ce point en montrant qu'une marchandise n'est pas obligatoirement quelque chose de matériel. Certaines activités communément classées comme « services » sont en réalité une production de marchandises immatérielles, et à ce titre, doivent etre analysées de la même manière que les marchandises matérielles. Ainsi, le salarié qui prodigue des soins ou des leçons de plongée sous-marine pour le compte d'un employeur privé est aussi productif (au sens de Smith) que celui qui fabrique des automobiles : leur travail crée de la valeur, s'incarne dans des marchandises et fait fructifier un capital. Inversement, le décorateur d'intérieur ou le plombier qui installe une chaudière pour le compte d'un riche châtelain créent par leur travail des biens matériels. Mais ceux-ci n'étant pas destinés à être vendus par celui qui les acquièrent, le travail qui a servi à les fabriquer n'est pas, économiquement parlant, une production de marchandises, mais un service.
Selon l'argument de Marx, la distinction entre travail productif et improductif n'est nullement liée à la forme matérielle du travail concerné ; ce n'est pas une distinction entre ce qu'on appelle communément le secteur de l'industrie et celui des services. Voilà pourquoi j'ai choisi plus haut l'exemple d'un même travail, celui de la couturière, qui pouvait s'avérer tantôt productif, tantôt improductif selon le cadre économique dans lequel il était effectué.
Pour terminer, il faut ajouter que Marx fut amené à discuter d'un certain nombre de travaux salariés effectués dans le cadre du circuit capitaliste, et enrichissant donc leurs employeurs, mais qui pourtant ne participent pas à la production de marchandises : on pense aux emplois liés à la vente, à la banque, à l'assurance, la publicié, etc. Marx élaborera un raisonnement pour montrer comment cet apparent paradoxe pouvait être résolu dans le cadre de sa théorie de la valeur-travail, et comment ces travaux pouvaient tout à la fois ne pas être productifs de valeur, mais être productifs de profit. Ces discussions sortent toutefois largement du cadre de ce cours.
3. Les enjeux de la discussion
On pourrait se demander l'utilité de cette discussion, et pourquoi Smith prenait la peine d'établir une telle distinction entre différentes sortes de travaux. Bien entendu, une patie de la réponse tient dans le simple fait que Smith voulait, comme tout scientifique, développer une vision cohérente de la réalité qu'il étudiait, et mettre au jour les tenants et les aboutissants de ces raisonnements. Mais, sur le problème du travail productif, il existait incontestablement un autre enjeu : celui de la croissance et des conditions qui pouvaient la favoriser.
A. Smith, comme tous les économistes de cette époque, était taraudé par la question du développement économique. Le progrès de la société, l'amélioration de son bien-être matériel passe par un accroissement de ses capacités de production. Smith voulait mettre en lumière le fait que de ce point de vue, toutes les dépenses des riches ne sont pas équivalentes. Il mettait en particulier l'accent sur la différence entre les dépenses de consommation (fussent-elles sous la forme de l'emploi de salariés) et les dépenses qui conduisaient à une augmenation du capital et de la production. Employer des domestiques et employer des ouvriers, disait Smith, n'est équivalent ni pour l'employeur ni pour l'ensemble de la société. Et plus la proportion de domestiques serait importante par rapport à celle des ouvriers, plus cette nation serait condamnée à végéter. En fait, derrière cette opposition dans les manières de dépenser son argent, se profilait celle entre les rentiers, propriétaires fonciers, et la bourgeoisie de l'artisanat et de l'industrie. Les propriétaires fonciers dilapidaient volontiers leurs revenus dans la consommation improductive : tirant leur rente du monopole de la terre, ils n'avaient ni besoin ni intérêt à réinvestir ce qu'elle leur rapportait. En revanche, les capitalistes industriels, ou leurs proches ancêtres de l'époque de Smith, devaient sans cesse moderniser et agrandir leur apareil productif sous peine d'être victimes de la concurrence. Pour préserver leurs intérêts, ils étaient amenés à développer leur appareil de production, et donc la richesse nationale.
En mettant l'accent sur les bienfaits du travail productif du point de vue de la « richesse des nations », Smith proclamait que l'intéret des industriels coïncidait avec l'intérêt national ; inversement, les dépenses improductives des rentiers apparassaient comme un frein à la croissance.
On ne saurait sous-estimer l'importance de cette bataille entre propriétaires fonciers et capitalistes dans l'Angleterre de la révolution indstrielle, bataille qui fut très loin de rester sur le seul terrain de l'idéologie ; ce fut l'axe autour duquel s'organisa toute une partie de la vie politique durant des décennies. Elle culmina avec les polémiques autour des lois sur les blés (Corn Laws) du début du XIXe siècle, polémiques à l'avant-garde de laquelle on trouvera notamment Thomas Malthus et David Ricardo.