Ce site a pour but de servir de support à l'enseignement dispensé en L1 SES à l'Université Paris Diderot, par Christophe DARMANGEAT.
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Les théories de la valeur
La théorie de la valeur est une des pierres angulaires de la pensée économique, une ligne de partage fondamentale de chaque côté de laquelle se sont rangés les différents courants. De toutes les notions autour desquelles se sont affrontés les économistes, elle est sans doute la plus sensible, car la plus directement liée à des intérêts sociaux ; c'est celle qui permet le mieux de comprendre à quel point l'économie est « politique », et en quoi des prises de positions apparemment purement théoriques, ou scientifiques, sont également des armes destinées à justifier, ou à dénoncer, une certaine organisation sociale.
On peut dire que la question de la valeur est à la fois très simple et extraordinairement compliquée. Très simple, parce que les choix faits par les uns et les autres face à cette question se traduisent de manière limpide dans leur options sociales et politiques ; nous verrons de quelle manière un peu plus loin. Extraordinairement compliquée, parce que cette question a soulevé des polémiques d'autant plus riches qu'elle était lourde d'implications, et que de part et d'autre, les arguments ont connu des raffinements sans cesse croissants.
Je ne rentrerai ici que très peu dans ces raffinements, qui pour être compris, mériteraient qu'on y consacre des livres entiers. En revanche, je voudrais éclairer au mieux les principales oppositions en matière de théorie de la valeur et leurs implications.
1. Qu’est-ce que la valeur ?
Pour comprendre de quoi il est question, la première difficulté à surmonter est de comprendre que la « valeur » dont parlent les économistes n'est pas, ou pas complètement, celle du langage courant. Prenons un exemple. Un de nos amis a acheté une voiture d'occasion, une Clio un peu boiteuse, qu'il a payée 30 000 €. Tout fier de son acquisition, il nous la présente. Ce sur quoi nous lui jetons un œil compatissant en lui disant qu'à 30 000 €, il s'est fait proprement posséder, car une Clio dans cet état, cela vaut beaucoup moins que cela.
En faisant cette remarque, nous émettons l'idée que le prix auquel notre ami a acheté sa voiture ne correspond pas à la valeur de cette voiture. Il existe donc deux choses bien distinctes : le prix, c'est-à-dire la somme d'argent que untel a déboursé en telle circonstance pour acheter l'objet. Et la valeur, c'est-à-dire... autre chose.
Nous émettons aussi l'idée que notre ami s'est fait voler : il y a eu un transfert de sa poche vers celle du vendeur. Mais ce transfert possède une forme bien particulière. Notre ami ne s'est pas fait dépouiller d'un bien matériel : le seul bien matériel qui ait circulé dans l'affaire, c'est la Clio, et c'est justement lui qui l'a acquise. Ce transfert n'est pas non plus de l'argent, ou du moins, ce n'est pas directement de l'argent ; l'argent que notre ami a donné en échange de la Clio, il l'a donné volontairement, parce qu'il a estimé que c'était là une somme qui correspondait à ce qu'on lui donnait en échange. Surtout, sur les 30 000 euros, le vol ne concerne peut-être que 25 000 €, dans la mesure où l'on estime que la valeur réelle de la Clio était de 5 000 €.
Quand je dis que notre ami s'est fait voler parce que la Clio valait moins que le prix auquel il l'a payé, je dis donc qu'il existe à côté des prix une chose appelée valeur, et qui peut être différente de ce prix. Ainsi, il peut y avoir, derrière une transaction libre, derrière un échange consentant d'un bien contre de l'argent, le transfert de cette troisième substance un peu mystérieuse, la fameuse valeur.
Dans notre petit exemple un peu simpliste, ce que nous avons appelé la valeur de la Clio est donc son prix normal, usuel. C'est un prix moyen, à la fois sur un espace donné et sur une certaine période de temps. Tous les économistes savent qu'on peut calculer de tels prix moyens. Mais ils se divisent radicalement sur l'importance que la théorie doit leur donner.
  • certains pensent pensent que ce prix moyen, cette valeur est un concept incontournable, qui doit être distingué du prix courant, ou prix de marché. Ces économistes pensent qu'on doit construire des raisonnements sur ces prix moyens, qui possèdent des propriétés très importantes : ce sont les prix d'équilibre (on reviendra dans un instant sur ce point, qui est également abordé sur cette page.
  • ceux qui pensent que ce prix moyen n'a aucune signification économique particulière, et que la théorie économique ne doit raisonner que sur les prix de marché. Pour ces économistes, il n'existe pas de valeur distincte du prix : dans les conditions corectes de fonctionnement d'un marché, le prix ne peut pas être différent du prix d'équilibre. Il est forcément égal à la valeur.
Ces deux positions correspondent aussi à deux déterminations différentes de la valeur (et du prix). La première position est connue sous le nom de théorie de la valeur-travail, la seconde sous le nom de théorie de la valeur utilité.
2. La théorie de la valeur-travail
Une théorie des frais de production
Pour avancer d'un pas, allons chercher une comparaison du côté de la physique, et plus précisément de la mécanique. Chacun sait que chaque corps possède un centre de gravité. Celui-ci est un point qui, à vue d'oeil, ne se distingue en rien des autres points du corps. L'observation extérieure, à elle seule, est incapable de le localiser : seul le calcul fondé sur la connaissance physique permet de déterminer son emplacement. Tout cela n'empêche pas le centre de gravité de posséder des propriétés remarquables pour la théorie de la mécanique. Il permet par exemple de comprendre quel sera le mouvement du corps dans des conditions déterminées. Et inversement, on ne peut comprendre et prédire le mouvement d'un corps qu'en connaissant son centre de gravité.
Par bien des côtés, la « valeur » des économistes classiques possède des traits communs avec le centre de gravité des physiciens. C'est un lieu (un prix) que l'observation seule ne permet pas de déterminer. Par conséquent, on peut le qualifier d'idéal, de théorique, ou d'imaginaire — chose que ses adversaires lui ont naturellement beaucoup reproché — mais qui, comme le centre de gravité, est censé être un point de référence indispensable pour comprendre un certain nombre de phénomènes. Pour ne parler que des deux économistes qui le plus contribué à élaborer la théorie de la valeur (D. Ricardo et K. Marx), celle-ci est censée tout à la fois expliquer les oscillations des prix sur le moyen terme, leurs niveaux de long terme (ce qui n'est pas la même chose) ; elle est également censée fonder la théorie de la répartition entre salaires, profits et rente, les mouvements des capitaux, et l'évolution à terme du taux de profit. On le voit, pour ces économistes, la théorie de la valeur est aussi essentielle, aussi fondamentale, que peut l'être celle de la gravitation pour un physicien.
Pour comprendre la démarche des économistes qui s'inscrivent dans cette tradition, on peut partir d'une question triviale : pourquoi une baguette de pain se vend-elle environ 75 centimes, alors qu'une voiture se vend environ 10 000 euros ? Bien sûr, on peut toujours dire : « c'est l'offre et la demande ». Mais l'offre et la demande expliquent pourquoi les prix montent, ou pourquoi ils descendent. Elles expliquent les oscillations, les mouvements des prix sur de courtes périodes. Mais sur le long terme, on peut supposer qu'en moyenne, l'offre et la demande s'équilibrent. La question de savoir pourquoi certains objets coûtent en moyenne plus cher que d'autres reste donc entière.
Mais si l'offre et la demande ne peuvent expliquer que les variations des prix, et pas leur niveau moyen, comment celui-ci est-il déterminé ? La réponse des partisans de la valeur-travail consiste à commencer par dire qu'en moyenne, le prix d'une marchandise doit couvrir ses frais de production (auxquels s'ajoute le profit moyen, si l'on est dans une économie capitaliste). Un produit dont le prix serait durablement inférieur aux frais de production ne serait tout simplement plus fabriqué ; mais alors, la demande excèderait l'offre et son prix grimperait. Inversement, un produit dont le prix dépasserait largement les frais de production attirerait les capitaux en quête d'affaires juteuses ; et la concurrence aura rapidement fait de ramener le prix à sa grandeur « normale », son prix naturel, pour parler comme A. Smith ou D. Ricardo.
En disant cela, on fait un premier pas, mais on se heurte encore à un problème : les frais de production sont constitués de plusieurs postes de nature très diverses. Même en les regroupant dans des grandes catégories, on en arrive à la terre, au capital et au travail. Comment ces trois grands postes interviennent-ils dans les frais de production, autrement dit dans la formation de la valeur ? Quel est le rôle et l'apport de chacun ?
La réduction de la production à un facteur unique
Les économistes qui cherchaient dans cette direction, comme tous les scientifiques : ont donc été confrontés au défi de tenter de ramener une réalité compliquée à des lois simples ; autrement dit, de réduire ces phénomènes de natures apparemment diverses à un petit nombre de principes explicatifs (tout comme que la chute d'une pomme et la trajectoire de la Lune s'expliquent par le phénomène unique de la gravitation.
Sans dresser un historique complet des différentes réponses à cette question qui se sont succédé (et affrontées) au cours du temps. On remarquera simplement que chez les économistes du XVIIe siècle, c'est la terre qui jouait un rôle central. W. Petty (1623-1687) voyait en elle le fondement de la création de la valeur : bien conscient qu'il faut également du travail pour produire, il considèrait que celui-ci n'était que de la terre sous une autre forme, et calculait combien de terre il fallait pour nourrir un travailleur afin de tout ramener à une quantité de terre. Pour un important courant de pensée du XVIIIe siècle, les physiocrates, la terre était également vue comme la seule créatrice de richesse, donc de la valeur : elle seule était capable d'engendrer une matière supplémentaire, de faire apparaîre 20 grains de blés là où on n'en plante qu'un seul. L'industrie, ne faisant que transformer de la matière, était donc considérée, du point de vue de la création de valeur, comme stérile.
Ces choix théoriques n'ont rien d'étonnant. Ils intervenaient à une époque où la production d'un pays paraissait dépendre pour l'essentiel de la quantité et de la fertilité de ses terres. La croissance apparaissait principalement, sinon uniquement, comme une celle de la production agricole. Et il semblait impossible de ne pas donner à la terre un rôle primordial, sinon hégémonique, dans la création de valeur.
C'est avec la révolution industrielle, qui commence dès la fin du XVIIIe siècle en Angleterre, que les choses vont changer. En quelques décennies, la production s'accrut de manière inouïe, par la généralisation de l'emploi de l'énergie, des machines et des outils. Pour les théoriciens du capitalisme naissant que sont A. Smith, puis surtout D. Ricardo, l'affaire est entendue : d'une part, la terre ne joue en elle-même aucun rôle dans la création de la valeur. D'autre part, cet accroissement de la richesse est entièrement due à l'action conjointe du travail humain et du capital, c'est-à-dire des bâtiments, des machines, des outils, etc. Mais — et c'est là un point central — ce capital étant lui-même (à la différence de la terre) entièrement produit par le travail, la formule peut en quelque sorte, comme en mathématiques, se simplifier : la source de toute richesse est le travail, et uniquement le travail. Pour parler comme D. Ricardo, toute marchandise est produite par la combinaison de travail direct (celui des salariés) et de travail indirect (contenu dans les installations, machines, etc.)
Le fait d'écarter la terre des facteurs productifs de valeur peut paraître arbitraire et mérite qu'on s'y arrête. Smith, ou Ricardo, n'étaient pas stupides au point d'ignorer que la terre est indispensable à la production — même à la production industrielle. D'ailleurs, c'est bien pour cette raison que les usines ou les exploitations agricoles louent la terre, et consentent à payer une rente à son propriétaire. Mais la terre, en tant qu'espace géographique, n'a pas été produite par l'activité humaine : elle se trouve là de tous temps, attendant que du travail ou du capital vienne s'y appliquer. Qu'une société créée beaucoup ou peu de richesse, elle dispose toujours de la même quantité de terre — autrement dit, la terre n'est pour rien dans l'accroissement de la richesse (j'insiste, on parle ici de la terre en tant qu'espace géographique donné par la nature. S'il s'agit d'une terre dont les propriétés ont été modifiées par l'action du travail humain, les choses se présentent différemment : non à cause de la terre en elle-même, mais en raison du travail qui y a été incorporé). La terre peut donc donner lieu à un revenu, la rente foncière, sans pour autant avoir contribué à créer de la richesse. Ce revenu correspond donc nécessairement à un prélèvement sur de la richesse créée ailleurs. Il est rendu possible par le fait que la terre existe en quantité limitée, qu'on ne peut pas en produire des étendues supplémentaires, et qu'elle est appropriée de manière privée. Les propriétaires sont donc en situation de monopole, et c'est ce qui leur permet d'obliger les industriels et les fermiers à leur concéder une partie de leurs revenus. Ricardo, qui n'avait rien d'un socialiste, fera remarquer que si la terre appartenait à l'État, celui-ci pourrait supprimer la rente foncière. La richesse globale de la société n'en serait nullement diminuée, et les sommes ainsi économisées par les capitalistes et  les fermiers leur permettraient d'investir, donc d'accroître davantage cette richesse globale.
Adam Smith et le travail commandé
Revenons-en maintenant à l'affirmation par la théorie de la valeur que toute création de richesse est, directement ou indirectement, due au seul travail. A. Smith est le premier économiste à énoncer cette proposition de manière plus ou moins nette. Il ne parvient toutefois pas à formuler une théorie cohérente sur la base de ce point de départ. Adam Smith oscille en fait, sans trancher véritablement, entre une théorie dite du travail « incorporé » (lorsqu'il cherche à comprendre comment se créée la valeur) et une théorie du travail « commandé » (où son problème est davantage de trouver comment mesurer la valeur créée). La théorie du travail incorporé explique que la valeur d'une marchandise est déterminée par la quantité de travail nécessaire pour la fabriquer. Celle du travail commandé établit que la valeur de cette marchandise est fonction de la quantité de travail que sa vente permet d'acheter. La première proposition fait donc dépendre la valeur d'une donnée purement technique : la productivité du travail. La seconde fait dépendre la valeur d'une donnée sociale : le salaire — puisque toute variation du salaire modifiera la quantité de travail que l'on peut « commander » avec une marchandise donnée.
C'est Ricardo qui pointera les contradictions de la théorie du travail « commandé » de Smith : selon cette théorie, la valeur d'un kilo de blé dépendrait en effet de la quantité de travail que le blé permet d'acheter. Mais cette quantité de travail est elle-même fonction du salaire... dont le montant est lui-même fonction du prix du blé, puisque les travailleurs consacrent une part importante de leur budget à acheter du pain. Le raisonnement présente donc une grave erreur logique : il est circulaire (familièrement, on dirait qu'il se mord la queue). Il n'est donc pas acceptable.
David Ricardo et le travail incorporé
Ricardo reprend et affine donc la théorie esquissée par Smith à propos de la détermination de la valeur par le travail incorporé, en soulignant un certain nombre de points essentiels :
  • la théorie de la valeur n'est valable que pour les marchandises produites, et reproductibles par le travail humain. Un bien non produit (l'air, la terre en tant qu'espace géographique) ou non reproductible (la Joconde) n'entre pas dans le champ d'application de la théorie de la valeur
  • la quantité de travail incorporé qui fixe la valeur d'une marchandise est une quantité de travail social, et non de travail individuel. Si un artisan maladroit met deux jours pour fabriquer des chaussures que les autres artisans assemblent en une journée, il ne les vendra pas deux fois plus cher. Sur un marché donné, la valeur d'une marchandise est unique, et elle est le résultat d'une moyenne entre les temps de fabrication des différents producteurs.
  • le temps de travail qui intervient dans la création de valeur est un temps total, qui inclut aussi bien le travail directement dépensé dans la production que le travail indirect, passé, qui a servi à fabriquer les bâtiments, machines, matières premières, utilisés. Si pour produire une hache, les forgerons emploient 2 kg de fer ayant nécessité 4 jours de travail, et qu'ils mettent eux-mêmes 3 jours à la forger, celle-ci aura pour valeur l'équivalent de 7 jours de travail.
  • C'est la valeur ainsi déterminée par le temps de travail consacré à la production qui règle le rapport d'échange d'équilibre entre les marchandises. S'il faut 7 jours pour fabriquer une hache et 14 jours pour fabriquer un chariot, un chariot s'échangera idéalement contre deux haches (il « vaudra » deux haches). Si l'on prend comme référence non le troc, mais une monnaie, on dira par exemple que si la hache a pour valeur 100 euros, alors le chariot aura quant à lui pour valeur 200 euros. Ricardo emploie le terme de prix naturel pour désigner cette valeur (ce prix d'équilibre) exprimé en monnaie.
  • Ce prix naturel est un prix d'équilibre, car si à un moment donné tous les prix correspondaient effectivement aux prix naturels, cela voudrait dire d'une part que pour chaque marchandise, l'offre est égale à la demande, et que d'autre part, aucun travailleur n'aurait intérêt à changer de métier, chaque journée de travail dans les différents métiers étant rémunérée de la même manière. J'ai développé ce dernier point, qui mérite qu'on s'y arrête plus longuement, dans le chapitre appelé la gravitation ricardienne.
Les apports de Karl Marx
Après Ricardo, c'est essentiellement Marx qui apportera des raffinements supplémentaires à la théorie de la valeur-travail. Pour en rester aux très grandes lignes, selon Marx :
  • la valeur n'est pas une propriété intrinsèque, naturelle, des objets. Derrière le rapport entre les choses (le rapport d'échange, le prix), se cache un rapport entre les hommes. Et la valeur (tout comme l'échange, d'ailleurs), loin d'être une loi économique universelle, est liée à la forme spécifique, historiquement déterminée, qu'est l'économie marchande (dont le capitalisme est un cas particulier). La notion de prix naturel est en elle-même une aberration. Née avec l'économie marchande, la loi de la valeur disparaîtra avec elle.
  • le problème des différentes qualités et des différentes qualifications du travail, peu traité par Ricardo, ne constitue pas, comme le pensaient ses adversaires, une objection à la théorie de la valeur-travail. Il peut être résolu dans le cadre de cette théorie, en comprenant comment le travail qui fixe la valeur est un travail simple et abstrait, et comment tout travail complexe et concret peut se ramener à du travail simple et abstrait.
  • Marx s'est également attelé à résoudre le problèe sur lequel avait buté Ricardo : comment concilier l'idée que les marchandises s'échangent proportionnellement à la quantité de travail nécessaire à leur production, avec le fait que les différentes marchandises ne se fabriquent pas avec la même proportion de capital et de travail ; dès lors, la vente des marchandises à leur valeur ainsi définie entraînerait des taux de profit inégaux selon les branches, ce qui est contradictoire avec la mobilité des capitaux d'une branche à l'autre, qui est synonyme de la formation d'un taux de profit moyen. La solution proposée par Marx fera, à son tour, couler beaucoup d'encre.
Au delà de leurs différences, il y a donc un point commun extrêmement important, une continuité de pensée, qui relie Smith à Marx en passant par Ricardo : l'affirmation que la richesse est en définitive, malgré les apparences, créée par un seul facteur, le travail humain. Nous reviendrons dans un instant sur les conséquences politiques de cette affirmation.
3. La théorie de la valeur-utilité
Mais avant cela, il faut présenter succinctement la tradition opposée, celle de la théorie de la valeur-utlité. Celle-ci s'affirme dès le XVIIIe siècle (Condillac), et s'épanouit à l'époque de Ricardo, avec en particulier la figure de Jean-Baptiste Say. Au passage, on voit à quel point le courant dit « classique » est peu homogène, puisque sur une question aussi fondamentale que celle de la théorie de la valeur, Say défend des positions aux antipodes de Ricardo.
La théorie de la valeur-utilité, étant beaucoup plus proche de ce que suggère l'intuition, ne demande pas de très longs développements pour être saisie dans ses grandes lignes. J.-B. Say, par exemple, nie que le travail soit l'unique source de la valeur. Pour lui, la réalité est en accord avec les apparences : si pour produire une marchandise, les trois facteurs de production que sont la terre, le capital et le travail sont nécessaires, cela veut dire qu'ils sont tous les trois, au même titre, créateurs de valeur. Say récuse par exemple l'idée selon laquelle le capital doit être considéré comme du travail passé (du moins, selon ses vues, cela ne l'empêche nullement de créer de la valeur). La production est ainsi vue comme l'opération consistant à augmenter l'utilité d'un bien, et donc sa valeur.
C'est donc cette utilité, (conjointement à la rareté), qui détermine la valeur des biens : pour une quantité donnée de biens, ceux auxquels les consommateurs attribuent une faible utilité auront peu de valeur, ceux auxquels ils attribuent une grande utilité auront une valeur élevée.
Le paradoxe de l'eau et du diamant
A. Smith avait déjà pointé du doigt un paradoxe : en effet, comment expliquer qu'un bien comme l'eau, si utile qu'elle est indispensable à la vie, ait une valeur si faible, alors qu'un objet de luxe, comme le diamant, vaille si cher ? La théorie de Say faisant dépendre la valeur de l'utilité semblait là se heurter à une objection fatale.
En fait, le paradoxe sera levé avec le courant néo-classique qui, tout en repartant des thèses de Say, les formalisera et leur donnera une expression plus raffinée et plus rigoureuse. Les néoclassiques avancent que l'utilité qui intervient dans la formation de la valeur n'est pas l'utilité totale (ou moyenne) du bien, mais son utilité marginale, c'est-à-dire l'utilité que le consommateur attribue à une unité supplémentaire du bien. Or, pour la quasi-totalité des biens, si ce n'est pour tous, cette utilité marginale est décroissante : la première baguette de pain est d'une très grande utilité, la seconde un peu moins, la troisième encore moins, etc. Ainsi, le paradoxe de l'eau et du diamant se trouve-t-il levé : si le diamant est beaucoup plus cher que l'eau, c'est parce que sur le marché, ne se confrontent pas leur utilité globale, mais uniquement l'utilité procurée par une unité supplémentaire de diamant et par une unité supplémentaire d'eau. Et là, il devient tout à fait possible que le premier diamant soit plus utile que le cinquantième litre d'eau.
Ainsi, face à la théorie dite objective de la valeur-travail, la théorie de la valeur-utilité défend elle une conception subjective. Dans la première, l'utilité est une simple condition de la valeur (un objet doit être utile pour être produit et pour avoir une valeur). Mais la grandeur de cette valeur est fixée par un facteur objectif, totalement indépendant de la conscience humaine, en l'occurrence, la quantité de travail nécessaire pour la production. Dans la seconde, le facteur subjectif, la conscience humaine, ses désirs, ses envies, interviennent pour fixer la valeur des biens (au besoin, en conjugaison avec le facteur objectif de la rareté).
Il faut également remarquer que la théorie de la valeur-utilité rend caduque la distinction établie par Ricardo entre biens reproductibles et biens non reproductibles. Cette distinction était indispensable dans le cadre d'une théorie de la valeur-travail, dans la mesure où les biens non reproductibles ne peuvent, par définition, être reproduits par le travail humain. Ils étaient donc explicitement exclus du champ d'application de la valeur-travail. Or, la valeur-utilité n'a pas besoin de s'embarrasser d'une telle distinction : pour elle, tout bien, du moment qu'il a une utilité et qu'il subit une contrainte de rareté, possède par là-même une valeur, autrement dit un prix.
Comme on s'en doute, la reformulation de la théorie de la valeur-utilité par les néoclassiques ne fut pas suffisante pour convaincre les partisans de la valeur-travail, qui continuèrent à lui opposer un certain nombre d'objections. Il m'est impossible de rendre compte ici de cette longue polémique ; je me contenterai de dire que la la théorie « subjective », ou « marginaliste », de la valeur a emporté depuis longtemps l'adhésion de l'immense majorité des économistes. Toutefois, comme on va le voir dans un instant, il n'est pas interdit de penser que ce triomphe de la théorie subjective de la valeur n'est pas entièrement dû à sa supériorité intellectuelle, et que derrière une polémique apparemment purement scientifique, pointent des enjeux beaucoup plus prosaïques.
4. Les enjeux de la théorie de la valeur
Moins que toute autre, l'économie est une science sociale neutre. Et si en économie, aucun raisonnement n'est innocent, c'est encore plus vrai pour la théorie de la valeur. Pour s'en rendre compte, il suffit d'examiner les implications des deux choix théoriques dont on vient de parler.
Say et les néoclassiques : théorie de la répartition
Si l'on suit Say et les néoclassiques qui lui ont succédé, la terre, le capital et le travail, qui contribuent tous trois à la production, sont donc tous trois créateurs de valeur. On démontre alors que les revenus qu'ils engendrent (respectivement : la rente, le profit et le salaire) possèdent un niveau d'équilibre : celui où ils correspondent parfaitement à la valeur qu'ils ont chacun créée (les néoclassiques parlent à ce propos de productivité marginale des facteurs). On peut montrer de surcroît que livré à lui-même, et dans des conditions satisfaisantes de fonctionnement, le marché tend à faire que les rémunérations des facteurs s'ajustent à ces productivités marginales, donc à ces valeurs d'équilibre.
Pour dire les choses autrement : à la suite de Say, la théorie néoclassiques établit que dans la société capitaliste, sous l'action du marché libre, les différents types de revenus (les néoclassiques haïssent le mot comme l'idée de classes sociales) correspondent très eaxctement à la richesse créée par chacun des facteurs de production.
  • La rente que perçoivent les propriétaires fonciers est l'exacte contrepartie de la richesse créée par leur terre.
  • Le profit des capitalistes correspond également à la valeur créée par leur capital.
  • Quant au salaire, il rémunère de même les travailleurs à la hauteur de la valeur créée par leur travail.
Bien entendu, les néoclassiques concèdent volontiers que dans la réalité, il peut exister des perturbations qui éloignent provisoirement la rémunération effective de tel ou tel facteur de production de ces ces points d'équilibre. Mais :
  • ces perturbations sont dues à des phénomènes qui entravent le fonctionnement normal et concurrentiel du marché, qu'il s'agisse d'ententes entre les entreprises, de l'existence des syndicats ouvriers ou de l'intervention de l'État.
  • ces perturbations ne font pas qu'éloigner les rémunérations des facteurs de production de leur valeur d'équilibre : elles éloignent l'ensemble de l'économie de ses performances optimales. Car celles-ci ne sont atteintes que lorsque les prix (dont les revenus, qui sont les prix des facteurs de production) correspondent à leurs valeurs d'équilibre.
La situation de référence, celle qui entraîne le meilleur usage des facteurs de production disponible et la plus grande utilité pour l'ensemble des consommateurs, est donc assurée par le libre jeu du marché. Et dans cette situation, tous les revenus correspondent aux contributions effectives des différents facteurs de production. Selon ce cadre théorique, la société capitaliste se présente donc  comme une économie juste par essence, dans laquelle chacun reçoit ce qu'il a apporté. Pour emplyer le vocabulaire de Marx, l'exploitation, c'est-à-dire le fait que certains membres de la société perçoivent une richesse créée par d'autres, ne peut être qu'un accident, une déviation par rapport à la norme. L'économie de marché apparaît ainsi à la fois donc comme la meilleure et la plus juste organisation sociale possible.
Même si l'on peut déplorer, par exemple, que les salaires soient parfois très bas et les profits très levés, on ne peut en imputer la faute à personne : cela signifie simplement que la productivité marginale des ouvriers est très faible et que celle du capital est très élevée. Et si un un gouvernement s'avisait, par exemple de prendre aux uns pour redistribuer aux autres, ou si les ouvriers se coalisaient pour faire grève, tout cela ne ferait que fausser le mécanisme du marché, éloigner les revenus de leurs valeurs d'équilibre, et au bout du compte pénaliser l'ensemble de l'économie, y compris les salariés mal payés eux-mêmes. Répétons-le, la théorie de la valeur utilité mène infailliblement à la conclusion que le capitalisme est une société économiquement performante et socialement équitable, où l'action du marché fait que chacun (propriétaire, capitaliste ou salarié) perçoit un revenu proportionnel à sa contribution à la richesse globale.
Valeur-travail et théorie de la répartition (Ricardo)
Tournons-nous à présent du côté des partisans de la théorie de la valeur-travail. On aboutit là à une image totalement différente de l'ordre social.
La première des conclusions qui se dégage de cette théorie est en effet que si seul le travail est créateur de valeur, tous les autres revenus autres que le salaire doivent être considérés comme des prélèvements, des ponctions pures et simples, sur cette valeur créée par le travail. Sous la plume de K. Marx, cette situation s'appelle l'exploitation. Mais si A. Smith ou D. Ricardo n'emploient pas ce terme, ils décrivent une réalité fondamentalement similaire. Ce point n'était certes pas celui qui les préoccupait le plus, et à la différence de Marx, ils ne l'ont pas mis en pleine lumière. Mais leur théorie, quoiqu'en clair-obscur, laisse entrevoir que les revenus des propriétaires fonciers et des capitalistes proviennent intégralement du travail non payé aux salariés.
L'idée que les classes sociales étaient en lutte pour le partage de la richesse, que leurs relations étaient loin d'être harmonieuses, et que leurs inérêts étaient au moins en bonne partie opposés, apparaît très nettement chez Ricardo. Si celui-ci ne parle pas d'exploitation des salariés, et s'il ne la conçoit pas clairement, il établit en revanche avec une grande netteté que la relation entre salaires et profits est une relation antagonique : ce que les uns gagnent, les autres le perdent. Ricardo voit cet antagonisme en quelque sorte comme un état de choses nécessaire, et le rôle dirigeant des capitalistes comme quelque chose qui, d'une certaine manière, bénéficie à tous : les industriels sont des entrepreneurs qui gèrent leurs entreprises, développent la production, et qui contribuent donc à accroître la richesse globale, même s'ils ne la produisent pas directement eux-mêmes.
Mais Ricardo est avant tout, en tant que théoricien de l'économie, un militant des intérêts des industriels face aux propriétaires fonciers. Ricardo n'a rien d'un socialiste. Il conçoit le capitalisme comme l'aboutissement ultime de l'histoire économique humaine : il ne lui viendrait pas à l'idée d'imaginer qu'il puisse, ou doive, être remplacé par une autre organisation. Son problème est donc de favoriser le développement de ce système qui apporte la croissance économique, et de lever les obstacles qui pèsent sur son essor. Or, au premier rang de ces obstacles se trouvent les prélèvements effectués par les propriétaires fonciers, la rente qu'ils ponctionnent étant autant de fonds retirés aux profits des capitalistes. Or, étant donné la nature de leur propriété, les propriétaires fonciers peuvent dépenser intégralement leurs revenus sans se soucier du reste et sans créer ainsi la moindre croissance, alors que les capitalistes, eux, se doivent d'investir, d'augmenter et d'améliorer l'appareil productif, et par contrecoup la richesse de toute la société. Ricardo va donc militer activement non pour abolir le capitalisme, mais pour libérer celui-ci des entraves que la propriété foncière fait peser sur son développement. Il sera en particulier un chaud partisan de l'abolition des lois protectionnistes sur les blés, les Corn Laws, qui permettaient aux propriétaires fonciers de préserver un niveau élevé de rente, au détriment des profits. Sa théorie de la valeur lui sert ainsi à mettre en relief le parasitisme des propriétaires fonciers, leur situation de purs spoliateurs, qui vivent au crochet de la société sans rien lui apporter.
Valeur-travail, exploitation et renversement du capitalisme (Marx)
C'est bien sûr avec Marx que la théorie de l'exploitation sera le plus explicitement développée en tant que prolongement direct de la théorie de la valeur-travail. À la différence de Ricardo, Marx est convaincu que le système capitaliste n'est qu'une étape dans le développement de l'humanité et qu'à terme, il devra être remplacé par un autre type d'économie. En philosophe matérialiste, Marx affirme que les acteurs de cette transformation (qui prendra la forme d'une révolution politique et sociale internationale) seront ceux qui y ont objectivement intérêt, c'est-à-dire les travailleurs salariés. C'est sur eux que repose l'enrichissement des classes possédantes de la société capitaliste (propriétaires fonciers et propriétaires du capital) ; c'est par l'extorsion continuelle de travail gratuit (dissimulée par les mécanismes trompeurs du marché « libre ») qu'ils accroissent leur fortune et leur puissance sociale.
Marx n'a donc de cesse de dénoncer la fraude qui présente la société capitaliste, fut-elle politiquement démocratique, comme une société équitable où chacun serait rémunéré à la juste mesure de son apport à la richesse collective : le fonctionnement du marché libre permet en réalité à ceux qui n'apportent rien (propriétaires fonciers et capitalistes) de prélever la richesse produite par ceux qui apportent tout (les salariés), ne leur laissant que de quoi reproduire leur force de travail. Même si en apparence, les salariés sont payés en proportion du travail qu'ils effectuent, les mécanismes cachés de l'économie, en particulier les fait qu'ils aient été historiquement dépossédés de leurs moyens de production, assurent qu'ils fournissent en permanence du travail gratuit pour leurs employeurs. Si dans la société capitaliste, l'exploitation se présente sous un jour beaucoup moins ouvert que dans la société esclavagiste ou féodale, elle n'en est pas moins réelle et féroce. Le capitalisme n'est donc pas la fin de l'Histoire : tout comme les sociétés précédentes, il est traversé par la lutte des classes, et celle-ci, de même qu'elle a permis sa naissance dans le passé, le mettra à mort dans l'avenir.
Il faut souligner que pour Marx, l'exploitation capitaliste n'est pas, à proprement parler, un vol (contrairement au sens que le langage courant attribue le plus souvent à ce terme). Les employeurs qui exploitent les travailleurs les payent à leur juste valeur, celle que possède la force de travail dans le cadre du marché capitaliste. La captation de travail gratuit est un phénomène général, continu, qui est une loi de fonctionnement du système lui-même, et non la conséquence de la rapacité ou du manque de scrupules de tel ou tel employeur ; l'exploitation ne peut prendre fin qu'avec la disparition de ce système qui permet à certains de posséder l'ensemble des moyens de production et aux autres de n'avoir que leur travail pour vivre. Aucune augmentation de salaire, aussi substantielle soit-elle, ne mettra fin à cette exploitation — même si les augmentations de salaires sont toujours bonnes à prendre pour ceux qui en bénéficient. Seule l'abolition de la propriété privée des usines et des banques et l'instauration d'une économie planifiée organisée selon les besoins de la collectivité pourra mettre fin à l'exploitation de l'homme par l'homme.
Conclusion
On voit donc à quel point les positions sur la théorie de la valeur conduisent à des visions diamétralement opposées de la société, et on comprend que la théorie de la valeur n'ait jamais été un débat purement intellectuel et désincarné, mais qu'elle a toujours représenté un enjeu politique et idéologique majeur (que celui-ci ait été ouvertement exprimé ou qu'au contraire, il se soit dissimulé derrière les apparences de la neutralité scientifique).
Ce n'est pas un hasard si le grand essor de la théorie néoclassique date des années 1870, juste après les publications de Marx et l'émergence d'un puissant mouvement ouvrier révolutionnaire (fondation de l'Association Internationale des Travailleurs en 1864, Commune de Paris en 1871). Avec ces événements, la période où un Ricardo, représentant en économie de la bourgeoisie ascendante, pouvait se permettre de théoriser la lutte des classes pour le compte de celle-ci, est définitivement révolue. Plus que jamais, l'économie devient politique, et les positions se tranchent. D'un côté, les partisans du système capitaliste qui rejetant la valeur travail, nient ainsi l'exploitation et proclament que le système sert au mieux les intérêts de tous. De l'autre, ses adversaires socialistes (à l'époque, le terme de socialiste est presque toujours synonyme de révolutionnaire) qui dénoncent le caractère exploiteur et transitoire du système capitaliste, et proclament leur volonté de préparer son renversement. Entre les positions théoriques sur la question de la valeur, comme entre les positions politiques vis-à-vis de la société capitaliste, il n'y a guère de place pour un juste milieu hypothétique. Notons d'ailleurs que ce juste milieu, à supposer qu'il puisse exister sur le plan politique, n'a aucun sens en matière de théorie économique : il n'y a pas de théorie intermédiaire entre celle de la valeur-travail et celle des néoclassiques, entre l'affirmation de l'existence de l'exploitation ou sa négation. De ce point de vue au moins, le vieux débat deux fois séculaire sur la loi de la valeur n'a pas pris une ride.